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Rubber

Semaine critique - Séances spéciales
France / sortie le 10.11.2010


EN ROUE LIBRE





Aussi incroyable que ça puisse paraître Rubber est peut-être bien un futur classique. Le réalisateur Quentin Dupieux réussit à la fois un projet artistique expérimental (en cas d’échec à remplir les salles de cinéma) et un pari cinématographique confidentiel (en cas de petit succès public). Il synthétise tout les ingrédients qui en font d’ores et déjà un des meilleurs films de l’année (ou un des pires selon d’autres). Ce film peut prétendre à être nominé dans les catégories "meilleure adaptation d’un non-scénario", "meilleure photographie avec une non-caméra" et "meilleure interprétation d’un non-acteur". Cette bizarre histoire de pneu serial-killer tournée en deux semaines avec un appareil-photo n’aurait pas dû devenir un vrai film selon les professionnels de la profession… Rubber est l’exception culturelle qui détonne.

Pourquoi dans le film de Steven Spielberg E.T. est-il marron ? No reason !

On reconnaît que cette histoire de pneu qui tue est digne d’un court-métrage, alors pour développer en plus une intrigue parallèle il y a aussi au bord du chemin un groupe de spectateurs qui assistent (eux aussi) au spectacle. Certes l’absurde est roi dans Rubber mais il règne avec une logique implacable : aussi fantaisiste soit-il tout est réaliste. Les spectateurs dans le film regardent cette aventure sans être tous conquis, les policiers mènent leur enquête sans être tous coordonnés, les victimes meurent avec du sang qui gicle, la jeune fille est diablement jolie, et le pneu est un redoutable psychopathe… Et c’est justement parce que Quentin Dupieux a réussi le tour de force d’extrapoler son concept de non-sens tout en le contenant dans un cadre rationnel que Rubber tient la route. Sa justification "No Reason" (répétée plusieurs fois dès le début) évite toute question.

Quitte a sortir des sentiers battus (et des carcans étroits de la production française ?) autant aller dans le désert de Californie pour tourner son film directement en langue américaine (et le rentabiliser à l’international). Son histoire gaguesque joue avec la mythologie du cinéma américain avec des clins d’œil aux films B et Z. Entre l’humour décalé des policiers et le complot surréaliste contre les spectateurs dans le film chaque scène fait se croiser des petites histoires dans son dispositif de l’illusion.

Quentin Dupieux est déjà une star de la musique électro sous le nom de Mr Oizo (et derrière sa marionnette Flat Eric) mais il demeure underground derrière sa caméra. Après avoir fait son anti-film (Non Film en 2001) et un sketch-film (Steak en 2006, avec Eric et Ramzy), il a enfin réussi a faire un arty-film tout a fait surprenant et bientôt culte. Pour Rubber, Quentin Dupieux est en même temps au scénario, à la réalisation, au cadre, au montage, et à la musique (en compagnie de Gaspard Augé, moitié du groupe Justice). Quentin Dupieux est l’homme-orchestre de son film entièrement filmé avec un modèle d’appareil-photo numérique qui fait fonction vidéo HD (le Canon 5D), avec un résultat en format 35mm proche de la pellicule.

Aucune faute de goût depuis les décors authentiques jusqu’aux figurants (à reconnaître des musiciens du label Ed Banger), dans un petit rôle méconnaissable il y a même l’acteur méconnu Wings Hauser. La jolie poupée glamour du film Roxane Mesquida est elle-même devenue une égérie de cinéma indé (avec Sheitan de Kim Shapiron, et Kaboom de Gregg Araki) faute de proposition qui l’aurait consacrée actrice (après avoir été révélée par Catherine Breillat). Et le véritable héros du film qui est le pneu (le rubber Robert) prend vie de manière miraculeuse : il bouge pour se lever, il roule pour avancer, il vibre pour tuer, il se baigne dans une piscine, il fait la fête dans une chambre ! Ce pneu serial-killer est un vrai personnage vivant et ses meurtres sauvages font toute la magie du film.

krystofy



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